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La guerre russe rattrape des biologistes français jusqu’en Polynésie

La pose de balises permettant le suivi d’oiseaux a été interrompue après l’arrêt de la transmission des données par des serveurs russes sur la Station spatiale internationale

LE MONDE Par Clémentine Laurens

Publié le 22 mars 2022

Les combats qui font rage sur le sol ukrainien ont des effets collatéraux sur le monde de la recherche : la mission russo-européenne ExoMars, qui devait emporter un rover vers la Planète rouge, officiellement suspendue, en est un exemple majeur.

Mais une foule de collaborations se trouvent, elles aussi, peu ou prou affectées.

Des biologistes du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et de l’Office français de la biodiversité, à Paris, ont ainsi été rattrapés par la réalité géopolitique au cours d’une expédition à l’autre bout du monde, en Polynésie française.

Le 24 février débute l’offensive militaire russe contre l’Ukraine.

Ce même jour, les chercheurs Romain Lorrillière, Benoît Fontaine et Romain Provost s’envolent pour Moorea, en Polynésie française.

C’est la première étape d’une mission de deux semaines et demie dans le cadre du projet de recherche baptisé « Kivi Kuaka ».

Objectif : étudier les changements de comportement de certaines espèces d’oiseaux à l’approche de catastrophes naturelles.

Les biologistes doivent capturer des oiseaux sauvages pour les équiper de petites balises capables d’enregistrer et de transmettre leur position pendant plusieurs mois, voire plusieurs années.

Des données précieuses pour établir des modèles comportementaux et, peut-être, un jour, développer de nouveaux systèmes d’alerte précoce des catastrophes naturelles.

« On aime bien ces moments sur le terrain, raconte Benoît Fontaine, ingénieur de recherche et biologiste de la conservation au MNHN.

On quitte nos ordinateurs pour aller au contact des espèces qu’on étudie, souvent dans des endroits reculés, où on s’abstrait du quotidien. »

Mais pas cette fois.

Car les chercheurs emportent dans leurs bagages des balises légères baptisées « Icarus », et des balises OrniTrack, plus lourdes.

Problème : les balises Icarus, fournies par l’Institut Max-Planck de Constance, en Allemagne, transmettent leurs données via une antenne fixée surle module russe de la Station spatiale internationale.

C’est donc l’agence spatiale russe, Roscosmos, qui collecte les données avant de les retransmettre à l’institut allemand.

Interruption de la transmission

Les biologistes en mission sont confiants : « Les collaborations russo-occidentales dans le domaine spatial ont traversé tous les troubles des dernières décennies », rappelle Benoît Fontaine. Ils se mettent donc au travail. À Moorea et à Tetiaroa, ils capturent des oiseaux qu’ils équipent de balises Icarus. Et ils suivent l’actualité, à distance. « On a vécu le début de la guerre au jour le jour, comme tout le monde », raconte Romain Lorrillière, chercheur postdoctorant au MNHN.

Le 6 mars, l’équipe rejoint le Lagon Bleu de Rangiroa. Et voilà les chercheurs coupés du monde : dans cette zone, ni Internet ni téléphone. Or, en Europe, la donne vient de changer. « Le 3 mars, Roscosmos annonce sa décision d’interrompre la transmission des données des balises », relate Martin Wikelski, directeur de l’initiative Icarus. Deux jours plus tard, la transmission cesse complètement. L’Institut Max-Planck informe de la situation le responsable de « Kivi Kuaka », le professeur et chercheur Frédéric Jiguet (MNHN). Ce dernier résume tristement : « Cela veut dire que toutes les balises déployées jusqu’à aujourd’hui ne pourront plus être exploitées. » Et autre conséquence : il faut interrompre la pose des balises Icarus.

« J’ai fait passer le message à mes équipes par le biais d’un Tahitien qui possède une société de tourisme », se souvient Frédéric Jiguet. Un choc pour l’équipe : « Ça voulait forcément dire que la situation s’envenimait beaucoup !, relate Romain Lorrillière. Pendant les quarante-huit heures qu’il nous restait à passer au lagon bleu, on a imaginé le pire. » Leur retour dans la ville d’Avatoru est presque un soulagement : « Quand on a reconnecté, on a pu mettre des mots sur la réalité, interrompre nos cerveaux qui tournaient en boucle. »

La décision de Roscosmos laisse un goût amer aux scientifiques, dont une partie du travail est « anéantie » par l’arrêt de cette collaboration. Mais l’équipe relativise, à l’unisson : « Ce qu’il nous arrive, c’est complètement dérisoire par rapport à ce qu’il se passe en Ukraine ! »

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Par patrick LE GUYADER

leguyadepatrick@gmail.com

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