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“Il y a un risque de dérapage dans la zone Asie-Pacifique”

Tahiti, le 7 juillet 2022 – Le commandement du contre-amiral Jean-Mathieu Rey, à la tête des forces armées en Polynésie française et en Asie-Pacifique, prendra fin au 1er août. Au cours d’un entretien accordé à Tahiti-Infos, en marge d’une conférence de l’IHEDN, il évoque les tensions avec la Chine, les partenariats avec les pays d’Asie du Sud-Est, la lutte contre la pêche illégale et le trafic de stupéfiants au fenua ou encore le renforcement des forces armées.
 
Quel est l’état des lieux de la présence militaire française dans le Pacifique ?

“C’est une présence liée au fait que nous sommes une nation du Pacifique, et plus largement d’Indo-Pacifique, donc 2 millions de concitoyens, 9 millions de km2 de zone économique exclusive, ça veut dire une zone immense, dont il faut assurer la protection. Il y a un dispositif sur les deux océans de 7 000 militaires, 15 bâtiments de combat et 40 aéronefs (avions et hélicoptères) qui sont sur nos bases du Pacifique –Tahiti et Nouméa– mais aussi de l’océan Indien, en particulier La Réunion.”
 
Quels sont les grands enjeux dans la zone Indo-Pacifique ?

“Ce sont des enjeux de souveraineté, puisque les zones que vous ne surveillez pas ont vocation à être visitées, pillées et polluées. Il faut être présent pour affirmer notre souveraineté. Il y a aussi un enjeu sécuritaire et de défense, puisqu’on voit bien la montée des tensions avec une militarisation de la zone. De plus en plus de pays se dotent d’armes de plus en plus sophistiquées –par exemple, 50% des sous-marins du monde sont dans la zone Asie-Pacifique, il y a aussi des missiles hyper véloces, le domaine cyber se développe également. Donc il y a vraiment une montée des tensions, une militarisation et un risque de dérapage qui semble de plus en plus probable.”
 
Il y a justement une hausse des revendications de la République populaire de Chine. Vous menez des actions particulières ?

“La première des choses, c’est de réagir quand il y a une affirmation erronée de la part de la République populaire de Chine ou quel que soit le pays. La déclaration chinoise récente disant que les eaux du détroit de Taïwan sont des eaux sous souveraineté chinoise, c’est faux. C’est un détroit international. Ce qui est sous souveraineté chinoise, ce sont les eaux territoriales, soit 12 nautiques, une grosse vingtaine de kilomètres de la côte. Donc la première des choses, c’est de réagir face à ces affirmations. Et après sur le terrain également, par la présence de bateaux et d’avions pour voir ce qui s’y passe et réaffirmer la liberté de navigation. Donc quand nous avons besoin de passer dans des endroits comme le détroit de Taïwan, nous ne nous privons pas de le faire.”
 
Les États-Unis estiment à 2025 une possible entrée en guerre avec la République populaire de Chine, c’est quelque chose que vous redoutez ?

“Je perçois, en tant que chef militaire français dans l’Asie-Pacifique, une agressivité de plus en plus importante de la République populaire de Chine. Les affirmations que j’évoquais ne sont pas conformes au droit international. Nos correspondants chinois le savent très bien, alors pourquoi affirment-ils des contre-vérités pareilles si ce n’est pour provoquer ? Sur le terrain, nos bateaux sont de plus en plus souvent pris à partie par des unités chinoises qui agissent de façon illégale. Quand vous naviguez, vous devez respecter des règles, et ça, ce n’est pas toujours fait par les bateaux et les avions chinois.”
 
Avec la guerre en Ukraine, est-ce que la stratégie dans l’Indo-Pacifique a dû évoluer ?

“La première chose, c’est de confirmer que la zone reste stratégiquement importante. La guerre en Ukraine nous montre que la guerre est de nouveau possible. Deux États souverains qui se font la guerre, avec l’un qui envahit l’autre, c’est quelque chose qu’on ne connaissait plus depuis la Seconde Guerre mondiale. D’où cet impact dans notre zone, parce que la Russie est aussi un pays du Pacifique. Nous sommes amenés à opérer avec des Russes à proximité de nos unités, donc ça a des conséquences directes sur nos comportements, notre liberté de manœuvre et nos modes d’action.”
 
L’armée renforce aussi, au sein du Pacifique, ses différents partenariats ?

“Nous avons deux compétences fondamentales ici, c’est d’abord l’assistance humanitaire, parce que nous sommes sur des territoires, comme nos voisins, qui sont soumis à des catastrophes naturelles. Le réchauffement climatique aggrave ces phénomènes, donc il faut être en mesure de réagir et nous faisons ça en partenariat. Nous avons fait, il y a quelques semaines, l’exercice Marara, qui est un exercice d’assistance humanitaire, avec treize nations. Donc il y a vraiment une volonté de développer les partenariats et d’agir ensemble. Le deuxième domaine, c’est ce qu’on appelle la fonction garde-côtes, c’est la protection de nos zones économiques. On a 9 millions de kilomètres carrés de zone économique dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique. Dans cette partie du monde, c’est la France qui a la plus grande ZEE donc il y a besoin de se protéger. Avec ses propres moyens pour affirmer sa souveraineté, mais aussi avec ses partenaires. Donc nous organisons, par exemple, un séminaire de la fonction de garde-côte du Pacifique, on a fait ça à Tahiti en novembre, Nouméa va faire la même chose cette année et en alternance, tous les ans, la France va maintenir ses relations, parce que, ensemble, unis, on est plus fort.”
 
Avec l’Australie, c’est toujours le cas ?

“Il y a eu une décision australienne (la rupture, le 15 septembre 2021, d’un contrat de 56 milliards de d’euros pour la livraison de douze sous-marins français à l’Australie, NDLR) qui a été extrêmement violente pour la France, puisque ça a été perçu par les autorités politiques et militaires comme une trahison, et donc il y a une nécessité de reconstruire la confiance parce qu’avec l’Australie, nous avons des valeurs communes. Les Australiens sont venus nous défendre dans les champs de la Somme lors de la Première Guerre mondiale, ils sont venus aussi lors de la Seconde Guerre mondiale pour regagner notre liberté, donc ça, on ne peut pas l’oublier. Après, il y a eu des choix politiques qui ne remettent pas en cause cette vocation à coopérer ensemble et on cherche à reconstruire la confiance, mais on est au début du processus.”
 
Au fenua, quelles sont les préoccupations et menaces auxquelles on doit faire face ?

“On est sous la menace cyclonique, de catastrophes naturelles, de tsunamis. Il y a la capacité de l’armée de réagir après avoir pris un coup, et c’est ce que nous avons fait aux Tonga en janvier dans le cadre des accords Franz avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. C’est ce à quoi on s’est entraîné avec Marara pour faire ça au fenua autant que besoin.
La deuxième menace, c’est la pêche illégale, en particulier d’origine chinoise. La France est présente, surveille en permanence, et aujourd’hui c’est ma fierté de pouvoir dire que la zone économique exclusive de Polynésie française –5,5 millions de kilomètres carrés, c’est énorme, c’est la taille de l’Europe– n’est pas pillée. Elle est exploitée, de façon raisonnable, conformément aux décisions du Pays, car c’est l’État qui protège et c’est le Pays qui décide comment il exploite. Pour la pêche hauturière, environ 70 palangriers ont l’autorisation de pêcher par le gouvernement polynésien et ce sont les seuls à pêcher aujourd’hui. On me demande souvent “pourquoi je vois des Chinois dans le port de Papeete ?”. Eh bien parce qu’ils ont le droit de venir changer leur équipage, réparer leur bateau, c’est tout à fait autorisé. En revanche, ils ne pêchent pas.”
 
En matière de lutte contre le trafic de stupéfiants, y a-t-il une évolution des modes d’action ?

“C’est une préoccupation majeure pour le fenua, pour notre population et en particulier parce que la Polynésie reste sur l’axe producteur (Amérique du Sud) – consommateurs (Australie et Nouvelle-Zélande). Il y a des contrôles permanents des différents vecteurs, des voiliers et des bateaux marchands. C’est une action qui est conduite avec l’ensemble des services de l’État et du Pays, les douanes, la gendarmerie, la police et évidemment la justice.”
 
Sur l’ensemble de vos missions, la Covid a-t-elle compliqué les choses ?

“Énormément, parce qu’il y a un certain nombre de pays qui ont décidé de se renfermer sur eux-mêmes. Nos voisins français de Calédonie avaient pris cette décision. Quand vous voulez coopérer, quand vous avez tout simplement besoin d’un point d’appui pour un de vos bateaux ou un de vos avions, vous ne pouvez pas l’utiliser parce que le pays est fermé et vous n’avez pas l’autorisation de vous arrêter. Malgré la Covid, nous avons continué à opérer et nos partenaires nous ont été reconnaissants de nous voir actifs dans cette période extrêmement compliquée avec nos équipages des avions et bateaux qui étaient bloqués à bord. Ça a été des mois compliqués et très exigeants.”
 
Six cents jeunes Polynésiens par an s’engagent dans l’armée. Quel regard portez-vous sur ce chiffre ?

“Je suis admiratif de voir qu’un territoire de 285 000 habitants est capable de générer autant d’engagement que les 12 millions d’habitants en Ile-de-France. Je crois qu’il y a dans la culture polynésienne ce respect de la famille, du groupe, du pays et cette combativité –le aito– il y a une tradition qui pousse les jeunes, garçons et filles, à s’engager sur des durées variables, mais avec un sens de l’effort absolument remarquable. Il y a très peu de jeunes polynésiens qui rentrent au fenua sans avoir fini leur engagement.”
 
Allez-vous mettre en place de nouveaux moyens au fenua ?

“La loi de programmation 2019-2025 prévoit des nouveaux patrouilleurs outre-mer. Il va y en avoir six dans l’ensemble de l’Indo-Pacifique –deux à Tahiti, deux à Nouméa et deux à La Réunion. On va aussi remplacer les avions de surveillance maritime, les Falcon 200 Gardian. D’ici 2029, on aura cinq nouveaux avions, des Falcon 2 000 Albatros, donc des avions beaucoup plus grands et beaucoup mieux équipés. Le but est de garder l’avantage sur nos adversaires, dans le cas présent, les flottilles de pêche illégale, en particulier de République populaire de Chine pour bien les laisser en dehors de nos eaux.”
 
Après une réduction des effectifs des forces armées en Polynésie ces dernières années, vous estimez qu’on a besoin aujourd’hui de renforts ?

“Effectivement, il y a une logique de retour vers plus d’armée, plus de forces. Il y a un effort qui a été entrepris, qu’il faut continuer avec des régiments de tailles plus importantes pour être plus présents encore chez nous et puis être en mesure de coopérer avec nos partenaires des États-Unis, du Japon et d’Asie du Sud-Est. De la même façon avec nos bateaux, nous avons des frégates de surveillance qui sont légèrement armées. Quand on voit la militarisation du Pacifique, il faut revenir à des bateaux mieux armés comme il y a trente ans, où nous avions des bateaux avec des sonars, des torpilles, des canons, des missiles… Parce que malheureusement, c’est une réalité, la zone se militarise et se bipolarise et la France a besoin de réagir en conséquence.”
 
Les forces armées en Polynésie effectuent aussi une mission de surveillance des atolls de Moruroa et Fangataufa. Dans quel état sont-ils actuellement ?

“La mission de surveillance, c’est d’abord une mission pour maintenir l’inviolabilité de la zone, puisque c’est une zone dite proliférante, ça veut dire que quelqu’un de compétent dans le domaine pourrait recueillir des informations qui lui permettraient de déduire les caractéristiques de nos armes mais aussi d’utiliser ces informations pour développer ses propres armes. Donc c’est fondamental d’éviter ce risque. Et puis il y a le fait qu’il y a eu, sur ces deux atolls, 193 explosions et en particulier les souterraines qui ont fragilisé l’atoll donc il y un une surveillance permanente avec un système de télésurveillance. L’atoll évolue de façon positive, il n’y a pas de mouvements mécaniques, l’atoll semble être en train de se stabiliser mais la surveillance est maintenue pour être sûr. Et sur le plan radiologique, il y a des zones qui sont polluées, qui sont de taille extrêmement réduite et qui sont sous surveillance. La nature a repris ses droits. Nous maintenons autour des atolls une zone de pêche interdite pour maintenir l’inviolabilité mais il n’y a jamais eu autant de poissons que depuis quelques années parce que justement, c’est une zone préservée.”
 
Vous êtes sur le départ ?

“Oui, mon successeur, Geoffroy d’Andigné, a été désigné pour prendre son commandement le 1er août 2022.” (Jean-Mathieu Rey prendra en charge les relations internationales pour la Marine nationale (ALRI), NDLR.)
 
Quel bilan tirez-vous, à titre professionnel et personnel, de ces deux années passées en Polynésie ?

“D’abord, pour moi, ça a été un plaisir de revenir en Polynésie. C’est un territoire de la République auquel je suis très attaché, c’était ma première affectation en sortant de l’école navale. La culture, la musique, la chaleur des personnes, je danse quelques danses tahitiennes avec plaisir, j’aime bien la nourriture locale, j’aime cette société même si toute société a ses travers, je trouve qu’il fait bon vivre au fenua. J’y reviendrai parce que ma fille aînée vit et travaille ici. Je pense que c’est une richesse pour notre République d’avoir cette France sur mer –certains disent outre-mer, mais je partage l’idée du sénateur Teva Rohfritsch d’opter pour le terme “sur mer” car on est toujours l’outre-mer de quelqu’un.
Le bilan de ces deux ans, c’est le développement de partenariats dans le sens d’une meilleure coopération. Ce n’est pas toujours possible de se faire entendre par tout le monde mais la force que j’ai l’honneur de commander a fait sa part du travail. Je cite encore l’exercice Marara où nous étions treize nations, ça ne s’était jamais fait au fenua, pour travailler ensemble pour apporter de l’aide, évacuer des gens et sécuriser une zone. On a conduit ces trois phases comme dans la vraie vie. Ce sont d’excellentes réalisations et donc une satisfaction pour le chef que je suis.”

Par patrick LE GUYADER

leguyadepatrick@gmail.com

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